Directrice d’hôpital, Clara de Bort est active sur les réseaux sociaux et surtout sur Twitter depuis 2012, ainsi que sur son blog. Elle est connue (et reconnue) pour ses prises de position sur le consentement et la bientraitance en santé.

Pourquoi être sur les réseaux sociaux finalement ?

Pour ma part, je prends plaisir quotidiennement à échanger avec des gens avec qui je n’avais jamais échangé sur ce ton lorsque j’étais en fonction en établissement de santé, et je pense notamment aux médecins. Le cadre institutionnel de mon poste érigeait forcément des barrières ou tout le moins des filtres, même lorsque je venais les voir dans les services. Chacun a logiquement sa posture et son territoire, et s’immiscer dans le quotidien d’autrui n’est absolument pas anodin : je ne peux me « pointer » en pleine nuit pour voir comment les soignants travaillent, tout comme eux ne peuvent s’asseoir à leur guise dans mon bureau pour comprendre mon métier.

Sur Twitter, on peut percevoir d’un peu plus près la vision, le vécu des uns et des autres. C’est une lecture précieuse et complémentaire de la réalité du travail et d’un corps professionnel (aussi divers qu’il puisse être). J’y trouve des opinions, des doutes, des petites « histoires » du quotidien, dans ce qu’elles comportent de merveilleux et de misérable. Les réseaux sociaux sont pour moi une chambre d’écho de la respiration quotidienne du soin.

Qu’est-ce que les réseaux sociaux ont apporté aux professionnels de santé dans leur pratique ?

D’abord, ce que je trouve remarquable dans les réseaux sociaux, c’est que l’on peut y jouer le rôle que l’on souhaite, lecteur ou contributeur. De manière plus générale, je pense qu’ils peuvent en partie compenser le caractère parfois très solitaire de l’activité de soin, inhérente au colloque singulier, en apportant une forme de solidarité, un étayage. Le cœur de l’exercice médical est individuel, a fortiori quand on travaille en libéral, la relation soignant-soigné a un caractère très intime. C’est très riche au plan personnel mais c’est aussi très dur. Pouvoir échanger avec d’autres personnes, soignants ou non soignants, de façon très libre et à toute heure du jour et de la nuit, c’est pouvoir un peu rompre cette solitude. A cet égard, les réseaux sociaux fonctionnent aussi comme une forme de soupape, avec ses bons et ses mauvais côtés.

Pouvez-vous développer cette idée des réseaux sociaux comme soupape ?

Sur Twitter, on voit parfois des internautes casser du sucre sur leurs patients, leurs collègues, leurs responsables. Ce n’est pas toujours agréable, et c’est parfois même assez « limite ». J’essaie de comprendre que c’est une soupape précisément mais je crois quand même qu’il y a des choses qu’il ne faut pas tolérer. Ce que je vois aussi ce sont des petites victoires du quotidien et remerciements. Je suis toujours très touchée par exemple quand quelqu’un témoigne de bonnes nouvelles. Je pense à DocArnica qui remerciait le SAMU et les pompiers qui l’ont aidée à prendre en charge un nouveau-né. Apparaissent alors pendant quelques minutes les communautés du soin qui se dévoilent et se félicitent.

A-t-on besoin des réseaux sociaux pour se féliciter ?

Se féliciter de petites et grandes réussites du soin est extrêmement important, qu’importe la manière : or je crois que l’on n’ose pas assez le faire, on ne le fait peu ou plus. Moi je suis pour célébrer la beauté du soin ! Je ne parle pas ici des prouesses techniques ou scientifiques, qui attirent régulièrement la lumière. Je parle du soin dans ce qu’il a de plus quotidien, cette lutte collective, 24h/24 et 365j par an contre la fatalité, la résignation, l’abandon. Si l’on arrête de célébrer ces victoires, de s’interroger sur les pratiques, si on est toujours dans la banalisation, le dépit, l’ironie et la critique, on oublie ce qui fait sens. Or le soins est fait par des hommes et des femmes, bien avant d’être fait par des machines et des produits. Quand on ne se rend plus compte de ce que l’on fait, quand cela n’a plus vraiment de sens, on ne soigne plus correctement. Faire progresser le soin c’est ne cesser de le penser. Et faire progresser le soin, je le dis à mon tour même si cela fait glousser dans les rangs, c’est faire progresser l’humanité.

Mettre sa petite pierre à un édifice qui à la fois nous dépasse et nous survivra, c’est essentiel. Et je ne vois pas pourquoi on devrait être silencieux là-dessus !

La suite de l’interview de Clara de Bort dans quelques semaines 🙂